
Au commencement, avait été l'heure première du soir, quand le soleil
approchait l'horizon et faisait se coucher sur la lande les ombres rases. A l'heure où le monde bascule et se contraste, exhaussant ici et là ses couleurs, gommant ailleurs les tâches crues. Face
au vent, je marchais, inspirant le souffle venu du lointain continent, par delà la ligne des flots, ma poitrine enflée sous la chemise de lin écru.
C'est à cet instant qu'il me heurta. Je dis
il, mais en fait, je ne savais pas encore dans quoi j'avais buté, sinon que je ne l'avais pas vu venir et l'avais percuté de plein
front.
C'était un petit homme, il était tombé sur les fesses et se tenait les mains au sol, apparemment sonné. Je n'avais encore jamais rencontré une créature semblable ou quoi que ce
soit qui s'en approcha. L'ossature était fine mais d'évidence robuste et les traits du visage laissaient penser qu'il s'agissait d'un adulte. Tout de suite, mon attention fut attirée par ses
oreilles, qui étaient longues et pointues. Je lui donnais la main pour l'aider à se relever. "Merci". Je fus surpris par la douceur de sa voix et la pointe d'amusement qui perçait,
tintement clair, et j'avoue qu'après une tel choc, je défie quiconque d'avoir une telle répartie. Je restais bouche bée, le détaillant du regard durant un moment. Un moment qui dut
être long car il reprit la parole avant que je n'ai pu prononcé un seul mot. "Bonjour, je suis Bark." Je me présentais à mon tour, et le krigan s'assit avant de m'inviter à prendre place
sur une roche proche de lui.
Il m'expliqua alors qui il était, comment il vivait sous terre et comment il sortait la nuit venue, entre lapins et renards, et comment il était occupé à observer la lande
quand il m'avait aperçu. Il avait compris, m'a-t-il confié, 'à mon apparence seule, à ma façon de déambuler, de respirer, de me réjouir de ce qui m'entourait", qu'il se devait de me rencontrer
sans attendre. Il avait couru pour ne point être aperçu du bord de la route, un peu plus loin; une crainte des véhicules passants semblant l'habiter. Etre pĥotographié, "serait contrevenir aux
lois de la lande", avait il précisé entre deux phrases, car cela amènerait des centaines de badauds à piétiner le domaine et répandre des monceaux de papiers gras et de mégots .
Aussi, il m'avait choisi, il avait choisi de venir me rencontrer, de me donner sa confiance en même temps que celle de tous les siens. Je l'écoutais avec joie et un
émerveillement constant qu'il savait lire dans mes yeux, et qu'il entretenait de ses paroles et de gestes amicaux. Après un temps que je ne saurais déterminer, sinon que la nuit était
tombée et abritait nos confidences sous ses bienveillantes étoiles, nous discutions avec familiarité et bonne humeur.
Nous partagions une barre chocolatée, que j'ai toujours avec moi quand je me promène, pour le cas où, et celle-ci de barre était assurément une excellente barre parce que nous étions deux à
nous en réjouir. Je me penchais donc vers mon nouvel ami, décidé à le questionner sur le motif de sa hâte à venir me rencontrer. Il mâcha lentement la barre dont les noisettes
semblaient lui faire plaisir tant par leur goût que par le son qu'elles produisaient sous ses dents. Il plongea sa main dans sa poche avant d'en retirer un morceau de grès rose
de la taille d'un marron qu'il fit tourner entre ses doigts, tout en élançant un profond regard dans la mer constellée reflétant sur le ciel.