"Approchez, entrez donc, M. Plisson. " invitait de sa main l'homme assis derrière le bureau.
"C'est que... Je ne sais..." bafouilla M Plisson, tout abasourdi.
"Oui, oui, c'est normal, ça fait toujours çà au début." L'homme se leva, et vint se placer derrière Nicolas Plisson, refermant soigneusement la porte, d'un appui mou sur la clanche. Puis, avec
une attention toute particulière, pressa sa paume sur l'épaule de M Plisson.
"Excusez-Moi, ça va sans doute vous sembler étrange..."
"Allons , allons, rien ne m'étonne plus, vous savez, M Plisson." Puis il lui indiqua la chaise où s'asseoir en vis à vis du bureau, avant d'ouvrir une autre porte et de demander à une demoiselle
Colombe, "Un grand verre d'eau" accompagné d'un clin d'oeil.
Nicolas Plisson, ne se sentait pas totalement à l'aise, bancal, aurait-il dit lui-même.
"Très bien, je vous ai commandé un rafraîchissement, qu'on va nous apporter dans un instant. Mettez vous à l'aise, M Plisson."
"Excusez-moi" et cette fois, Nicolas détaillait le visage de son hôte en costume beige, aux cheveux houblons. "Cela va vous surprendre, mais je ne sais pas ..."
"Vous ne savez pas ce que vous faîtes là!" l'interrompit l'homme en beige.
"Exactement."
"Ne vous inquiètez de rien , M Plisson, je suis ici à cet effet, afin de vous accueillir dans les meilleures conditions."
A cet instant , on frappa à la porte, et une jeune femme en tailleur, dans un beige légèrement plus foncé, se glissa sans bruit dans l'embrasure de la porte pour venir déposer un
verre de cristal aux parois translucides perlant de buée.
"Vous voyez, M Plisson, comme je vous le disais , à l'instant."
La fille avait disparu comme elle était entrée, et Nicolas ne parvenait toujours pas à remettre en ordre l'ensemble des éléments portés à sa connaissance. La fille, comme l'homme, il se savait
incapable de les rattacher à aucun autre souvenir de sa mémoire d'homme.
Comme ses yeux plongeaient dans des abysses sans fond, l'homme en beige, prit le verre pour lui offrir à boire.
"Buvez, M Plisson. Nous avons le temps, quoi que vous soyez arrivé un tout petit peu plus tôt qu'on ne vous avait annoncé."
Nicolas, obéit sans réfléchir et les deux gorgées glacées lui débloquèrent le noeud qu'il avait dans la gorge.
L'homme, repassé de l'autre coté du bureau, sortit une carte de visite d'un élégant boitier argenté.
"Je me présente, je suis Aurélien Victor, comme le boulevard Victor, vous savez." et à la façon d'un predigistateur, il fit passer le carton entre son index et son majeur pour le présenter à
Nicolas à la façon d'une carte à jouer. "Regardez la et ne me dites rien. " ajouta-t-il, non sans humour.
Nicolas, tatait le carton entre son pouce et son index, déchiffrant les caractères dorés, imprimés en reliefs à coté d'un logo dont il ne lui semblait pas avoir mémoire non plus, mais qui lui
paraissait néanmoins sympathiques. Un sourire se dessina au coin de ses lèvres.
"Voilà, qui est mieux." s'empressa de le complimenter M Victor. Il se tenait maintenant assis sur sa chaise et compulsait une chemise bleu ciel, contenant tout un ensemble de feuilles
dépareillées. Et son regard allait et venait entre les documents et Nicolas Plisson.
"M Victor. J'aurais une question, s'il vous plaît."
"Je vous écoute."
"M Victor, est-ce que nous nous connaissons?" Et son visage ne se départait pas de ce sourire mi-béat, mi-idiot.
"Oui, M Plisson, nous nous connaissons. Et plus exactement, nous vous connaissons et c'est pourquoi, nous sommes ici ensemble. D'ailleurs, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'aimerai que nous
commencions, maintenant."
Nicolas Plisson avait toujours la même expression d'élève qui, bien que plein de bonne volonté, se savait incapable de répondre à la question qu'on allait lui poser.
"M Victor, si nous nous connaissons, je me dois de vous dire, que je ne sais absolument pas ce que je fais ici et maintenant."
"M Plisson, nous pouvons patienter si vous le souhaitez. reprenez donc de cette eau."
Nicolas Plisson n'avait plus soif et maintenant, ses yeux allaient sans cesse de la porte par laquelle il était entré à celle par laquelle on lui avait porté le verre.
"M Victor, c'est que je ne sais même pas comment je suis venu ici."
Aurélien Victor, écoutait et revenait aux dernières pièces de son dossier.
"M Plisson, j'ai comme l'impression que vous ne me suivez pas tout à fait."
"Je ne vous suis absolument pas. Je ne sais pas qui vous êtes pour être très clair."
Aurélien Victor, fit un mouvement ample et lent de la main et de son index magistral désigna en silence la carte de visite.
M Plisson la reprit en main, détoura chacun des caractères, le logo, et le titre indiqué. Accueil et Orientation. M Victor, je me souviens bien d'être sorti de chez moi ce matin. "
"Ah, vous voyez, nous y arrivons. " Et il applatit la chemise ouverte devant lui comme pour en marquer l'emplacement. "Alors comment a été votre voyage?"
M Plisson continuait à remonter le fil de ses souvenirs. "Je suis sorti de chez moi, je suis entré dans le parking."
"Vous n'avez pas eu trop de difficultés, de bonnes études, marié..." Aurélien Victor pinça son menton "Une maîtresse..."
"J'ai appelé Carole au bureau, pour aller manger après le boulot."
" Vous êtes plutôt régulier dans vos tâches. Fidèle en amitié. " Aurélien Victor releva la tête et lui sourit .
" Qu'a t-elle dit? Qu'ils voulaient se séparer de Michel, que l'équipe allait être dispersée." Son front se plissa en son centre où se concentrait sa réflexion.
"M Plisson, vous avez une faculté à entrevoir, à sentir."
Nicolas Plisson, l'envisagea et le fixa, son front se relachant lentement.
" C'est amusant que vous disiez çà, parce que, tout de suite, je suis en plein brouillard. La voiture, par exemple, je roulais, à la radio, il passait ce vieux standard que Carole, adore. Ca
fait, Baby, it's cold outside, et puis il neigeait, c'était la fin de la journée, presque la nuit. Je me rappelle, elle chantait à coté."
"C'est bien cela, M Plisson. C'est très précisément cela. "
"Mais que s'est il passé? Et où est Carole?"
"Je crains que vous ne soyez séparés pour quelque temps. Vous êtes marié, à ce que j'ai pu lire..."
"Oui. Mais Carole, vous savez."
"Je sais également, M Plisson. Nous savons exactement tout, sur chacun de vos mouvements, sans qu'aucun de vos souffles ne nous échappe depuis toujours M Plisson."
"Non, je ne suis qu'un homme ordinaire. .. Avec une maîtresse, peut-être."
Aurélien Victor replongea les mains dans la chemise bleu ciel, et l'une après l'autre, lut des phrases ici ou là:
6 ans 3 mois 8 jours, rougeole", puis extrayant un carton rose "12 ans 5 mois 9 jours, premier baiser" , puis d'un oeil reprobateur, "19 ans
1 mois et 26 jours" abandon de Sylvie Lefèvre, pour Laure Gallion. Puis détaillant de son index la ligne suivante, "19 ans 2 mois et 30 jours " abandon de Laure Gaillon pour Elise
Duchemin.
Nicolas Plisson était à la fois rouge et décontenancé. Il saisit le verre sur la table et descendit le restant d'eau.
Aurélien Victor pressa un bouton sur sur bureau et une sonnette retentit. "Mademoiselle , vous voudrez bien nous apporter un broc d'eau, je vous prie."
Nicolas Plisson bredouilla, "Qui êtes vous donc?"
Aurélien Victor se leva de sa chaise pour se rapprocher et s'asseoir au coin de son bureau. Puis d'un air de confidence, dit d'une voix plus basse. "Où croyez vous que nous
soyons, M Plisson?"
" Non, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai. "
"Bien au contraire, M Plisson, bien au contraire. Ce que vous, et bien d'autres avaient toujours feint d'ignorer est bien vrai. " Le broc qu'avait glissé en un trait la secrétaire avait
maintenant des airs d'oasis, juché sur le plan couleur de sable du bureau. Aurélien Victor, lui emplit le verre et lui tendit, avant de l'aider à se relever pour le mener vers la porte de la
secrétaire.
"Attendez. Attendez, M Victor. Je dois vous expliquer. "
"Certainement M Plisson. Nous sommes là pour çà. Et maintenant je vais vous laisser, je dois accueillir quelqu'un d'autre. "
"Mais écoutez."
Et derrière la porte s'ouvrait une immense salle où des foules immenses patientaient pour être reçues. "Vous irez vous asseoir, là-bas. En attendant qu'on vous reçoive. "
M Plisson bredouilla, "Mais combien de temps?"
"Combien de temps, M Plisson? Tout dépend de votre cas. Vous êtes à l'étage où l'on attend. Voilà tout."