"Excusez moi, ça fait un quart d'heure que je suis là, vous voyez là-bas, quatre rangs derrière vous, cela fait un quart d'heure que votre nuque dans mon oeil, votre main qui caresse et descend
dans votre carré châtain soyeux, et puis à chaque que fois que vous tournez votre tête de droite et de gauche, je devine votre visage, rond avec l'arête ferme de votre nez qui le sépare en deux
hémisphères gémellaires.
Alors voilà, j'étais là, ça fait un quart d'heure, et puis je me suis dit, que c'était trop bête, vous dans votre robe rouge et blanche, moi dans mon pantalon beige, vous
dans votre gilet de laine blanche, moi dans mon blouson de polyamide bleu, je me suis dit , c'est trop bête. Alors, je me suis lancé, je me suis propulsé en m'appuyant en m'appuyant sur ce
siège pourpre qui fait écho aux rideaux du théâtre, je me suis lancé, lancé vers la scène, juste derrière vous. J'ai enjambé un rang, et puis deux, et puis trois, la clameur s'est faîte dans la
salle: j'ai bien cru que je battais le record du 110 mètres haies.
Enfin, j'ai franchi tout cela , les sièges, les quolibets, la peur, la rage et me voici devant vous. Nous ne nous connaissons pas, mais simplement j'aimerai moi aussi passer ma
main dans vos cheveux, et puisque votre main gauche ne porte pas d'anneau , je me disais que peut-être...
Voilà, cela faisait un quart d'heure que j'étais là, à vous regarder et déjà, je vous aimais."
20 Mai 1997