La Belle est venue (I,II,III,IV,V)

« La Belle est venue »


Oum Kalthoum, la mère de l'Egypte berce le Nil de son chant.

Autour de neuf heures du matin, Luc Epstein, gentleman farmer, l'écharpe Collège britannique nonchalamment passée sur le cou, avait coutume d'arriver à l'université en traversant calmement la salle de consultation de la bibliothèque de la Société Française d'Egyptologie, et, du chef, saluait ses collègues attablés devant des piles d'ouvrages reliés, avant que de venir prendre place au bureau attenant, où l'attendait le courrier quotidien. Une fois ôté son feutre et tombé son pardessus, ses grands yeux bleus étincelaient par dessus sa large moustache, et confortablement assis, il savourait un instant le chuchotement studieux des étudiants griffonnant leur blocs de papier derrière la porte.

Ce matin là, étendue en travers de son bureau, une feuille de blanc immaculé l'attendait.

« Intéressant » pensa-t-il en songeant aux attentions bienveillantes de sa secrétaire, laquelle lui signifiait généralement ainsi la confidentialité d'un message qu'on lui destinait.

Il retourna la page et  les mots suivants lui apparurent:

« Attn M Epstein - Requiert présence immédiate Amarna en qualité expert Talatat. Amicalement. Samir »

« C'est tout de même un peu laconique... »songea-t-il en tournant le bout de sa moustache entre ses doigts allongés.

Luc Epstein se leva, passa la porte et invita d'un signe de la main sa secrétaire qui s'affairait sur l'échelle apposée sur les hauts rayonnages.

« Bonjour Chloé. Dites moi, pour le courrier, est-ce bien tout? N'y avait il pas de pièce jointe? »

«  M Epstein, j'ai copié collé dans sa totalité le mail, il n'y avait rien de plus, rien de moins, ni adresse postale, ni téléphone.»

« Bien, bien, je vous remercie. » lui répondit le Dr Epstein dubitatif.

« Mr Epstein? »

« Oui, Chloé ? ». Il souriait doublement de ses yeux tout ouverts surmontant ses deux rondes joues, pêches enflées.

« La Chancellerie nous a monté ceci, il y a quelques minutes.» Elle lui tendit une enveloppe kraft, estampillée du cachet du Centre Culturel d'Egypte. 

La remerciant et il retourna dans son cabinet pour y remplir sa pipe d'un tabac du Kentucky fleuri, s'enfermant dans son antre avant de faire quelques pas vers la fenêtre donnant sur une cour intérieure discrète , qui lui laisserait dérouler à son aise des volutes parfumées.

La lettre attendait, close, enceinte de nouvelles qu'il pressentait heureuses. De l'étage, il devinait le ciel de Paris par delà les murs de briques de la cour, repensait à Samir, son ami égyptien avec lequel il avait tellement aimé les jours et les nuits de Thèbes lors de la campagne de fouilles canadienne des années 70. Le caractère urgent du message et sa brièveté lui semblaient étrangères au pays de l'éternel soleil. Il trancha le papier à l'aide d'une lame de silex et sa main mis à jour un billet d'avion pour le jour même, accompagné d'une lettre à entête, également rédigée dans un style télégraphique qui ne laissait pas de le laisser dubitatif. Oubliant les volutes blanches que sa compagne d'écume de mer exhalait, il ramassa son bric à brac et repassa dans la bibliothèque suivi d'un nimbe vaporeux.

« Chloé, je vais être absent quelques jours, annulez les rendez-vous pour le reste de la semaine. »

« Je vous entends, Dr Epstein. »

Luc Epstein, ces paroles à peine terminées, disparaissait et ne subsistait de lui qu'une vapeur de cheminée parfumée de gâteau d'épices et de fleurs.

 

La Belle est venue (II)

Luc Epstein s'était contenté de passer prendre un vieux bagage portant des autocollants des années 60, à l'époque où il avait participé aux fouilles sur le site  de Karnak. L'Egypte resonnait de la voix d'Oum Kalthoum et le Général Nasser passionnait les foules et c'est durant des travaux harassant dans la chaleur des sables qu'il avait rencontré Samir, le Copte, descendant d'une lointaine lignée de traducteurs et antiquaires, à la fois brocanteurs et grands érudits. Samir avait décidé de devenir un lettré au service de l'Etat et de la Nation Egyptienne et travaillait à sa thèse tout en assimilant les savoir des archéologues venus de toute l'Europe avec leur savoirs précieux.

      Spontanément, les deux hommes s'étaient trouvés et s'étaient aimés avec une quiète certitude empreinte d'une grace celeste. Ces deux-là étaient des frères en leur humanité et leur amour du genre humain, alliés à un goût pour la compagnie des femmes et leur esprit qu'exhalaient mille et une chansons rythmée de battement de ventres dodus.

    Le sommeil et les rèveries gagnèrent Luc Esptein aussitôt qu'il fut installé dans le siège 1A que lui avaient réservé l'Egypte en gage de ses services passés à éclaircir l'héritage pharaonique. Le vol ne fut donc qu'un assoupissement entre les champs du nord parisien et les terres arides de l'Egypte.

    Il faisait nuit et cependant la température extérieure annoncée par l'hôtesse de l'air si elle était fraîche n'était en aucune manière l'égale du bel hiver parisien. Luc débarqua, respira à plein poumon l'air et les parfums de cette terre qu'il avait quittée pour enseigner à l'université.

Un homme rondouillard en costume de lin derrière une large moustache le suivait du regard les yeux brillants.

« Luc, mon ami! »

« Samir, mon cher ami. »

Ils s'embrassèrent, et n'en finirent pas de se donner l'accolade en riant et en se donnant des bourrades dans le dos. Des passants et le personnel de l'aéroport crurent à une rixe et un homme en uniforme se porta vers eux:

« Tout est en ordre, Messieurs? »

Les deux amis s'interrompirent, réajustèrent leur bas de veste.

« Tout est au mieux à ce qu'il semble. »

« Parfait, merci Messieurs, bon séjour en Egypte », puis l'homme tourna les talons, retourna à ses taches tandis que Samir entrainait Luc par l'épaule.

« Viens, allons plus loin, j'ai de grandes nouvelles à t'annoncer qui ne souffrent pas le brouhaha qui règne ici. »

Samir parlait le français à merveille car Luc et lui, au cours de nombreuses nuits pareilles à celle ci, avaient partagé leurs impressions, leurs réflexions à propos du chantier de fouilles, comme des bouleversements politiques et religieux au Moyen-Orient, nouant une amitié que les années et l'espace n'avait entamé. C'était aussi le secret de leur absence de communication régulière, cette présence en soi de l'autre, en quelque lieu qu'ils soient.

Samir donna des instructions en arabe à un homme  qui vint porter le petit bagage jusqu'à la voiture.

« Ce n'est pas nécessaire, Samir, ce n'est pas lourd. »

« C'est nécessaire, je t'assure. Lui en a besoin. »

Luc donna un pourboire à l'homme et ils prirent la route.

« Je t'emmène à l'hôtel. Je ne savais pas si tu saurais encore bivouaquer. »

« Tu as raison, nous avons tous les deux forci, et nous n'avons plus l'énergie de boy-scouts. »

« Luc, mon ami, il faut l'admettre, nous faisons tous deux figures de gras scribes. »

« Néanmoins ce ne sera pas utile, je me contenterai d'une couche en dur. »

« Comme toujours. »

Et il repartirent de plus belle dans un éclat de rire.

Tout le temps que dura le trajet vers Louxor, il se racontèrent les vies dont il ne savaient rien, leurs femmes, leurs enfants, leurs réalisations, leurs projets. Luc furetait à droite, à gauche et Samir lui indiquait les points remarquables.

« L'Egypte demeure dans son éternelle couleur, mais nous avons apporté quelque modernité, tu le remarqueras. »

Aussitôt arrivés, ils se pressèrent dans la cour d'un entrepôt cadenassé où Luc s'étonna de l'aspect recent du bâtiment fait auquel Samir répondit:

« C'est exact, c'est ici que nous entreposons les dernières découvertes rapportées de la zone de Karnak et comme je te l'ai écrit, ce sont de tes lumières en architecture que nous avons besoin. »

« Voilà qui me met l'eau à la bouche. »

« Nous y serons dans un moment. » Samir se battait avec la serrure du pesant cadenas. « Avec les contrebandiers, nous sommes obligés de veiller à la sûreté des oeuvres d'art et des moindre tessons. »

« Oui, il semblerait que l'art ait toujours été du goût des collectionneurs dans la région et ailleurs, à moins que ce ne fut l'or. »

« Ce que je vais te montrer vaut plus que des monceaux d'or. » Samir le devança dans une vaste salle qu'éclairaient des ampoules clairsemées sur le plafond comme autant d'étoiles faisant ciel à des milliers de pièces de poteries, stucs, outils et pan de maçonnerie. Samir s'en allait maintenant trop vite selon son goût, ne lui laissant que trop peu de son temps pour contempler et toucher ces  nouveaux témoignages millénaires transmis par les sables.

« Encore une porte? » demanda Luc.

Cette porte était blindée et une serrure électronique en garantissait l'accès. Samir sortit un badge de sous sa chemise et, après avoir émis un cliquetis, la porte laissa le champs libre aux deux complices.

 

La Belle est venue (III)

 

 "Voilà! "

Luc regarda avec discernement l'espace qui contenait ce qu'on considérerait ailleurs comme une dizaine de larges pierres, sur lesquelles apparaissaient en creux des tranches de personnages, de motifs floraux, d'animaux, et de formes géométriques.

« Les Talatats! »

« Luc, je sais que tu en a vu des milliers, mais ceux-ci ont quelque chose, me semble-t-il, de particulier, et ton expertise est capitale pour la suite à donner à cette découverte. »

Luc Epstein s'approcha, effleura les blocs, les détailla.

« Samir, à en juger par ce que je vois ce sont de pièces non répertoriées, où avez vous obtenu ces blocs? »

« C'est un peu le hasard, et un peu de chance. Il y a une madrassa, une école à environ cinq cents mètres d'ici. Elle a été construite à la fin du dix-neuvième siècle. Récemment, le directeur a obtenu un financement et il a voulu ouvrir une nouvelle porte pour une classe. En dégageant le mur, il a vu les hiéroglyphes, les ouvriers ont fait sauté le stuc, démonté le mur pour faire leur travaux et le jour même le Directeur venait nous les livrer. »

« Une chance que ce fut une école, ailleurs, personne n'aurait peut-être jamais rien su de nos blocs de calcaire. »

« Le Directeur est un homme intelligent, et intègre, il lui a paru naturel de nous les confier »

« Je pressens que nous lui devons une fière chandelle, dit Luc en retroussant ses manches. Mais comme je le dis toujours à mes élèves, procédons avec méthode. Du général vers le particulier. Voyons voir, dit il, en oscultant le premier. »

Luc posa son avant bras sur le haut d'une Talatat jaugeant la longueur du bloc.

« Une coudée? »

« Une coudée royale. Si je ne suis pas le canon des top models actuels, je n'en aurais pas moins été éligible à la fonction pharaonique. 26 centimètres du coude au poignet. Une demi coudée royale, précisément la profondeur de ce bloc. Et à en juger par la poussière laissée sur mon avant bras: de provenance similaire à ceux du IXème pylone de Karnak. De quand date l'école? »

« 1870-1880 »

« L 'exploitation des pylônes de Karnak comme carrière en est contemporaine, je me souviens très clairement des dessins de Prisse d'Avenne montrant des visages d'Akhénaton, mais les blocs du troisième pylône étaient plus grands et il fallait les fendre avec de la poudre noire. Ce qui laisse une faible probabilité pour que nous récupérions les fragments. »

« Sur celui ci, tu peux reconnaître Akhénaton. Et justement je voudrais savoir ce que tu en penses. »

« Le menton et le visage allongé de même que les lèvres accentuées, tout ceci est bien dans le style amarnien, et la composition est celle utilisée par les ouvriers sur les autres représentations du pharaon. »

« Nous voudrions avoir des certitudes sur les deux pièces, car nous n'avons pas vu les pierres en place avant qu'elles ne soient transportées et bien que le Directeur soit un homme honorable, je ne puis m'empêcher de penser que l'école a bien besoin d'être agrandie et qu'une subvention supplémentaire serait bienvenue. »

« Vous avez des doutes concernant l'authenticité des blocs? A quoi songez vous? »

«O. Aslania »

« Ah oui, les faux d'Aslania. Eh bien, pour les avoir vus, et pour avoir vu des milliers de talatat sorties sous mes yeux des pylônes, je crois pouvoir confirmer, que ce ne sont pas des faux. Aslania, dessinait ses yeux différemment. Du travail d'amateur, pas de professionnel, pas de passionné. Et puis sa production n'était pas tellement importante, pourquoi passer tant d'heures pour ne pas vendre son oeuvre. Ces blocs ne sont pas répertoriés, n'est-ce pas? »

« Inconnus. De quand les daterais tu? »

« De fin de règne à en juger par la couronne, la représentation d'Akhénaton, ce sont des blocs probablement issu du temple d'Aton à Karnak, d'une scène explicitant le culte rendu.

« Nous arrivions à cette analyse mais ta présence était absolument requise, expressément pour celui là  » Samir désignait l'autre talatat, recouverte d'un drap.

Luc souleva la toile. Il resta silencieux, atone et approcha son visage de la pierre pour mieux en distinguer les figures.

« Tout à fait intéressant! Je comprends mieux votre intérêt concernant l'authenticité du bloc. Le cartouche n'a pas été martelé et indique clairement Nfr-w Jtn Nfr-t Jty Aton est le plus parfait – La Belle est venue, donc Nefertiti. Mais nous avons ici, à droite, une représentation de pharaon portant la double couronne, cela ne peut donc être la Reine. Samir, tu la trouves belle Nefertiti?

« Très Belle Luc. Mais, tu ne penses pas à autre chose, une autre possibilité? »

Luc demeurait silencieux, des milliers d'aubes et de crépuscules se succédant dans ses prunelles.

Samir le regardait devinant le tumulte des possibilités, puis Luc l'envisagea.

« Où sont les autres blocs? Le Directeur a-t-il apporté d'autres blocs? A-t-il dit si il y en avait d'autres? »

« Nous attendions ta confirmation, avant de ne créer de l'agitation autour de l'école et dans les bâtiments contemporains de sa construction. Le Directeur nous a apporté ce qu'il avait trouvé, il a précisé que ces deux blocs étaient l'un à coté de l'autre sans ciment pour les unir. »

« Ils ont profité de l'excellente taille des bloc pour créer une assise au mur qu'il construisait. Si les ouvriers se sont servis des talatats pour assise, il faut s'attendre à ce qu'un mur de la pièce tout au moins n'ait eu pour assise nos chers blocs de calcaire. A-t-on une idée précise de la pièce en question? »

« Comme je te l'ai précisé, nous attendions pour pouvoir agir avec célérité et ne pas susciter trop de curiosité jusqu'à ce que nous ayons mené à bien nos investigations. Nous avons réceptionné les blocs sans manifester plus d'intérêt que pour d'autres vestiges. »

« Je comprends, dit Luc tout en se passant l'index sur la moustache. Quand pouvons nous aller sur place? »

« Eh bien, il fait nuit, et je ne suis pas sûr. Mais d'un autre côté c'est le moment où nous rencontrerons le moins de monde. »

« Allons, en route. »

Les deux amis avaient le coeur hardi, et leurs lèvres dessinaient le sourire qu'ont les enfants heureux de ce qu'ils vont accomplir dans une parfaite harmonie.

(IV)
    Le Directeur fut surpris de voir Samir frapper chez lui si tardivement mais à l'allure de Luc, il comprit immédiatement de quoi il retournait. Ils les invita tous deux à entrer chez lui et à se restaurer de quelques gâteaux et de thé tandis qu'ils lui fourniraient plus d'informations sur le pourquoi de leur visite nocturne. Les trois hommes partageaient le goût de la compagnie des étoiles et le Directeur recevait, ce soir là, des musiciens et des amis lettrés. Après les avoir présentés, ils prirent place sur les banquettes et on servit du thé. Samir, au coté du Directeur, lui expliquait maintenant la nécessité de visiter la pièce d'où avaient été extraits les blocs. Luc se sentait ivre, enivré de parfums, de sensations renouvelées, de souvenirs et de merveilles délivrées en lui par ce voyage impromptu aux sources de l'amour de sa vie. Il se laissait aller dans la mollesse des coussins pris dans le flot des notes que  donnaient les musiciens avec brio.

    Samir prenait le temps de détailler sa demande et les implications que pourrait avoir la découverte d'autres blocs qui viendraient s'ajouter à ceux transmis les jours précédents. Le Directeur serait au coeur de la découverte et les retombées seraient importantes pour l'école et ses élèves. Comme les usages le demandent tout ceci fut dit au long d'une discussion calme et sans limite, car parler possède ici la vertu de l'amour et l'on ne veut brusquer la personne qui nous honore de sa discussion. Finalement, le Directeur se leva, suivi de Samir qui fit signe à Luc et ils s'absentèrent tous les trois tandis que les invités continuaient à partager les délices offerts par le maître des lieux.

    Les outils des ouvriers étaient restés dans la salle de classe que l'école n'utilisait pas durant les travaux. La porte était percée et on s'employait à mettre en place le cadre. Luc se saisit d'un petit maillet de bois et alla droit vers le bas du mur pour en tapoter la consistance. Devant le léger bruit, il reconnut le stuc et en frappant un peu plus fort, fit se décéler un pan large comme la paume qui laissa paraître un motif floral.

Les deux Egyptiens regardèrent Luc, pris soudainement d'une passion pour son maillet, et travaillant tout le long de la paroi, et ici ou là, révélant des morceaux de blocs. Le Directeur se félicita et confia la garde du chantier à Samir, pour s'en retourner annoncer la nouvelle à ses invités, et officier pour le restant de la soirée.

Luc tapotait maintenant sur l'ensemble du mur, dégageant un nuage de poussière blanche.

Samir restait à l'écart du tumulte nuageux et ajouta:

« Je doute que nous ne puissions extraire ces blocs aussi facilement, dans l'immédiat, il faudra penser à les remplacer sans détruire l'ensemble du mur. Heureusement, j'ai emporté l'appareil. Et, un à un, à mesure qu'il étaient dégagés de la gangue qu'il les avaient préservés de puis plus de cent ans, il les photographia. »

Luc ne parlait pas tellement, brûlé par la fièvre qu'engendrait la lecture de ces pièces de puzzles oubliées quelques trois mille cinq cents ans auparavant. Quand il eut finit, il se décida finalement à regarder Samir et fut surpris par la petitesse de l'appareil.

« Un appareil numérique? »

« Oui, et dès que nous rentrerons nous donnerons le fruit de ton martelage à Célia. Ce sera le premier martelage de l'histoire de l'Egypte qui fera sortir au jour un nom inscrit dans un cartouche plutôt que de le vouer à l'oubli. »

Ils rirent tous deux et le Directeur revint accompagné d'amis restés pour être les premiers à témoigner de la découverte. Luc était recouvert de blanc comme après avoir dévoré des pâtisseries au sucre glacé ou des meringues. Le Directeur fit une remarque à propos de sa soif de savoir, qui confinait à la gourmandise et dont il fallait apprendre à se méfier, l'homme devant toujours être maître de soi. Tout le monde sourit, Luc les remercia en Arabe sans accent et chacun reconnut alors le frère par delà les frontières du monde. On lui fit apporter de l'eau et une serviette pour qu'il se rafraîchisse et reprenne une apparence plus humaine. On ne parla pas encore de ce qu'il adviendrait des blocs. Au matin, les ouvriers viendraient nettoyer les débris de stucs et il y aurait certainement de la curiosité et de l'animation dans les conversations. Le Directeur se portait garant du site, et personne ne mettrait jamais son autorité en question. On but encore du thé, et tous rentrèrent chez eux, chargés de richesses du coeur, échangées pendant la soirée.

Luc Epstein trouva le silence de sa chambre insoutenable après la plénitude que ses sens avaient à nouveau connu sur cette terre tellement différente de la ville où il enseignait désormais, et malgré l'heure avancée de la nuit, la fatigue  de son voyage en avion, il ne put trouver le sommeil que très tôt le matin suivant. Samir frappa à la porte et il lui sembla qu'il venait juste de le laisser pour qu'il prenne du repos. Après un court instant, il le rejoignait dans le séjour de la maison et ils partageaient une collation locale. Tous deux avaient leurs têtes emplies d'hypothèses et de perspectives après leur découverte à la madrassa. Dans le calme matinal de la maisonnée, ils échangeaient des regards silencieux, des demi-mots, les paupières alourdies mais les iris embrasés par les feux de la connaissance.

Samir tapota le verre de sa montre de l'index.

« Allons au bureau, Célia va arriver. »

(V)

Luc se souvint que Samir avait déjà évoqué le nom de la demoiselle, le soir précédent, d'ailleurs, peut-être était elle une dame, mais il se plaisait à toujours imaginer les femmes inconnues de lui sous leurs jours qu'il aimait le mieux, celui d'une claire intelligence matinée de malice.
   
    Samir confia l'appareil à Célia avec une douceur lui signifiant toute l'importance qu'il accordait au contenu qu'il rapportait en son sein. La galanterie n'ayant pas cours entre  collègues, les présentations furent abrégées en vue de satisfaire à l'empressement des deux complices. Célia, pour sa part, se révélait être une brillante diplômée Allemande, venue apporter sa contribution aux fouilles par son expertise dans les domaines informatiques.
    Sur la table, un ordinateur portable et des boitiers divers, tout un attirail digne d'un laboratoire de biologie ou de chimie, se partageait l'attention des archéologues noctambules.
    « C'est un matériel splendide que vous avez là? Comment avez vous obtenu de tels outils? Je ne saurais même pas en utiliser le tiers? » dit Luc avec une admiration mêlée de curiosité.
    Célia sourit et Samir expliqua.
    « C'est le don d'un mécène tunisien, venu  voici près de sept ans en voyage d'étude,  et  s'est pris de passion pour Akhénaton et la période amarnienne. Il nous fait parvenir tout ce dont nous pouvons avoir besoin et en retour, nous l'informons de nos progrès. »
    « Une entente mutuelle, appréciable. »
    Samir invita Luc à s'approcher encore de la table de travail.
    Célia avait allumé l'ordinateur et sur l'écran Luc pouvait voir sous la forme de petits timbres postes de nombreux talatats.
    Elle lui en désigna un:
    «J'ai repris votre méthode de classement des talatats, associant à chaque bloc, un signe suivant s'il contient un personnage, un animal, un végétal, les couleurs qui le composent, la distance  séparant chacun des éléments des bords. Ainsi chaque bloc vient s'insérer dans ce tableau sous forme de valeur chiffrée. Ensuite nous demandons à l'ordinateur d'utiliser un algorythme que j'ai créé et de nous suggèrer les blocs potentiellement compatibles. »
    Luc la regardait avec des yeux médusés. « Sublime, nous allons nous économiser des heures de cogitation ."  
    «L'ordinateur suggère, mais il nous reste à affiner le traitement, cependant que nous pouvons comparer et associer des milliers de blocs. Et après que j'aurai ajouté les photos de Samir et détaillé leur contenu, nous devrions être en mesure de reconstituer des pans de murs. »
    « Fini de jouer au puzzle avec les blocs sous le soleil. » marmonna Luc.
    Célia avait pris l'habitude d'analyser les blocs et si elle n'avait pas la connaissance matérielle des blocs, elle en partageait la connaissance contextuelle au terme d'heures passées à entrer dans la base de données les précieuses informations.
    Samir lui même restait en retrait et laissait opérer la jeune archéologue, dodelinant du chef pour confirmer les choix de catégories qu'elle faisait en parfaite connaissance.
    Après deux heures, les deux compères avaient pris des chaises et ne prêtaient plus attention à l'écran.
    Célia interrompit leur discussion.
    « Pouvez vous me passer le cable qui est sur la table devant vous et allumer le barco qui y est relié? » Luc tatonna. «  Voilà, vous y êtes, appuyez maintenant sur le bouton qui se trouve sur la droite. »
    Une lumière blanche fut projetée sur le mur.
    « Ah, une lanterne magique, je suis plus familier de ce genre d'appareillage. » dit Luc en offrant son plus beau sourire.
    Célia connecta le cable et sortit un porte-clés qu'elle pointa sur le mur ou s'affichait maintenant les timbres postes des Talatats. Elle balaya de son pointeur les blocs.
    « Ce sont les blocs que vous avez découverts hier soir. Et maintenant... » Elle cliqueta sur le clavier, voici ce que nous suggère l'ordinateur. »



 

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