Valensole

    Blotti aux pieds des Alpes, sur son plateau jailli du fond de la mer, Valensole, abritait mes étés, dans l'ancien cabanon de chasse des grand-parents, devenu au fil des saisons, demeure de villégiature, avec sa tonnelle et son large figuier aux fruits dont nous nous régalions chaque matin. Chaque matin, attablés pour un déjeuner sous le soleil frais, avec tartines de beurre et de confiture aux reflets semi précieux dans les éclats de l'astre jeune.
    Un peu plus loin, le versant de la colline où prenaient pied de grands buissons, me faisait une aire de jeu fabuleuse, avec ces centaines de coquillages en spirale, blanc et solides, pétrifiés par les millions d'années de pression sous-marine.
Très tôt, nous descendions au village pour aller sur les terrasses des cafés, aux étalages du libraire, dans la vallée aux potagers irrigués par un filet d'eau, un petit ruisseau vif et pur qui s'était échappé des puissants massifs montagneux aux cimes blanches veillant dans leur sommeil draconien, un peu plus haut.
    De ces années, de ces vacances entre ruches, oliviers, nids de guêpes et bonbons au miel, je ne peux oublier l'entêtante odeur des pieds de lavande et de la distillerie engloutie dans le vallon au sortir de la ville, avec ses bottes de lavande fumantes, et la longue place du village avec ses deux fontaines moussues, regorgeant d'une eau fraîche toute d'un bleu d'opâle.
    De cette eau, de chacune de ses gouttes, trésor  au  bord  de mes lèvres, je  ne perds  pas la saveur,  le goût si particulier quand, mélée au sirop d'anis ou  d'orgeat, elle  envahissait chacune de mes fibres, lui redonnant de sa vitalité que la chaleur  avait assoupie.
    De cette relation provient la connaissance intime, particulière, et authentique de l'eau. Il est des eaux que l'on reconnaît entre mille autres, par delà les verres, les brocs et les gourdes. Le pays est aussi un pays de roches, de graviers, de cailloux et de rochers, dans les tons de gris, dans les teintes de blanc, avec ses secrets gloussements, glougloutements de resurgences joyeuses, ici et là.  Et à la poursuite d'un lézard, au détour d'une couleuvre, l'imagination façonnait la cartographie de ces filets souterrains précieux et  merveilleux.
     Un jeu est venu, pour lequel me manquait ce qu'un ami pharmacien me donnerait plus tard, une poudre orange à l'extraordinaire pouvoir colorant, la fluoréscéine. Car alors, nulle lumière de l'eau jaune émeraude, simplement le jeu, de suivre tant bien que mal le chemin de l'eau. Et d'un morceau de bois, d'un sarment de vigne, d'un fagot de paille, il suffisait à découvrir le passage soutterain, enraciné sous les oliveraies, ou les pieds d'herbes odorantes. Si le voyage forme la jeunesse, la terre de Provence, elle, forge les caractères et trace aux parois de l'âme, les sentiers de l'onde et nous fait sourciers.

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